Santé mentale, accès aux soins et portage psychosocial des mineur·es migrant·es
Résumé du lunch santé du 11 novembre 2025 animé par la Dre Sofia Schumacher, cheffe de clinique adjointe en pédopsychiatrie, et Mme Marie Saudan, Psychologue assistante et Dre en psychologie, du Service Universitaire de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent/Unité transculturelle de l’enfant et l’adolescent (CHUV)
Informations supplémentaires fournies par l’AJAM et la MdSC

Quelques chiffres sur la situation en Suisse
En 2024, en Suisse, 2’639 mineur·es migrant·es non accompagné·es (MNA) ont déposé une demande d’asile. Il s’agit majoritairement de jeunes hommes (95% d’hommes dans les personnes MNA demandant l’asile en 2024) âgés de 16 à 17 ans (plus des trois quarts des MNA demandant l’asile en 2024 étaient compris dans cette tranche d’âge), dont un nombre important venant d’Afghanistan. Le nombre de demandes d’asile est en baisse par rapport à 2023, notamment en raison du durcissement des politiques migratoires en Europe.
Santé mentale des MNA
Revue de la littérature
Selon la littérature scientifique, entre 37 % et 47 % des MNA présentent des symptômes sévères d’anxiété, de dépression ou de trouble du stress post-traumatique (TSPT). Dans la grande majorité des cas, ces symptômes persistent à l’âge adulte.
La totalité des mineur·es migrant·es, qu’ils et elles aient été accompagné·es ou non, ont vécu au moins un événement traumatique au cours de leur parcours migratoire. Toutefois, le nombre d’événements diffère : les mineur·es accompagné·es en ont vécu en moyenne 4,1, contre 7,1 pour les MNA.
Les recherches montrent qu’un accompagnement socio-éducatif adapté dans les lieux d’hébergement contribue significativement à réduire les symptômes de TSPT. Néanmoins, un manque d’accompagnement et un accès difficile aux soins dans les grandes structures d’accueil peuvent résulter en une augmentation et une aggravation des troubles. La scolarisation constitue quant à elle un facteur protecteur majeur, en favorisant la stabilité et l’intégration et en proposant un cadre sécurisant.
Spécificités et conséquences des troubles chez les MNA
Une spécificité importante des symptômes de troubles en santé mentale chez les MNA est qu’il existe très souvent un grand décalage entre les troubles observés et les troubles vécus. En effet, les TSPT sont fréquemment internalisés et invisibilisés par les jeunes. Des études montrent par exemple que les signes observés de TSPT par le personnel accompagnant des MNA au quotidien concernent 16% des jeunes, alors que la présence de troubles auto-rapportés atteint 62% dans la même population. Une autre étude témoigne que les troubles sont externalisés en moyenne chez seulement 10% des jeunes. Les besoins en soin de cette population sont donc grandement sous-estimés.
Les raisons de cette internalisation des troubles sont souvent multiples. Tout d’abord, cela peut découler d’un habitus culturel : dans certaines cultures, il est encore très peu encouragé de signaler des troubles en santé mentale. Ensuite, un phénomène d’évitement post-traumatique peut advenir, durant lequel les jeunes évitent les situations internes ou externes qui pourraient leur rappeler le traumatisme vécu. Enfin, le contexte de migration joue également un rôle par les attentes et les pressions psycho-socio-familiales ressenties par les jeunes (attentes de la famille restée sur place ou sur la route migratoire, paradoxe de l’accueil, aspiration du sujet à réussir). Tous ces facteurs amènent le ou la jeune à se sentir menacé·e par l’expression de sa propre souffrance et de ce fait à favoriser l’internalisation de la détresse émotionnelle.
Préconisations, dispositifs spécifiques et constat
Les intervenantes insistent sur l’importance de la mise en place de dispositifs spécifiques, comme un cadre d’intervention comprenant des consultations précoces (si possible un mois environ après l’arrivée et au moins deux dépistages en santé mentale dans les mois après l’arrivée), brèves (en binôme psychologue/infirmier·ère avec la présence d’un·e interprète au besoin), systématiques (permet de déstigmatiser le soin psychique), mobile (afin de s’adapter au jeune/à la jeune), et une proactivité dans la coordination du réseau psychosocial.
Une intervention type devrait réunir les points suivants : une évaluation en santé mentale (incluant les troubles internalisés), une adaptation culturelle de la fonction soignante, des premiers soins psychothérapeutiques et un travail en réseau.
Les intervenantes constatent que les MNA communiquent plus facilement leurs besoins en santé mentale s’ils/si elles ont déjà été en contact avec les services de santé mentale, ce qui souligne encore l’importance de l’intervention précoce.
Ressources
Ouvrage
Mineurs non accompagnés. Repères pour une clinique psychosociale transculturelle. Sous la Dir. de S. Gaultier, A. Yahyaoui, P. Benghozi. In Press, 2023.
Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM) (Accueil || AJAM)
Dans le canton du Jura, l’Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM) assure l’accompagnement global des personnes issues de l’asile, dont les MNA, en étroite collaboration avec les autorités cantonales et le réseau socio-sanitaire. L’AJAM les soutient dans un travail d’accompagnement socioéducatif et d’insertion socioprofessionnelle sur les axes suivants :
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Accueil et accompagnement éducatif en foyer d’accueil dans un cadre sécurisant.
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Orientation vers la prise en charge des situations liées à la santé physique et psychique.
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Construction d’un projet de vie durable et d’insertion socioprofessionnelle selon l’intérêt supérieur de l’enfant.
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Projets d’inclusion sociale pour permettre la création de repères et un ancrage social.
Rôle des curateur·rices
À la demande du Service de la population et de l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA), une curatelle de représentation est instaurée dans le mois suivant l’arrivée d’un·e MNA dans le canton du Jura. Cette curatelle est assurée par des curateur·rices professionnel·les engagé·es par l’AJAM. Leurs missions principales sont la représentation légale du·de la jeune et de ses intérêts, l’accompagnement aux auditions, le suivi de la procédure d’asile, la gestion du budget d’aide sociale ainsi que le soutien à l’insertion sociale et professionnelle.
Foyers éducatifs MNA
L’AJAM gère deux foyers éducatifs pour MNA et jeunes ex-MNA, situés à Courfaivre et Porrentruy. Ces foyers accueillent actuellement 45 jeunes, âgé·es de 15 à 21 ans. Ils offrent un lieu de vie sécurisant, avec une présence éducative permanente et un accompagnement socio-éducatif structuré, basé sur une approche pluridisciplinaire, durable et centrée sur l’intérêt supérieur de l’enfant.
L’accompagnement repose sur la création d’un lien de confiance, une approche holistique et individualisée, ainsi que sur une référence éducative pour chaque jeune. Après une phase d’accueil et d’évaluation, un projet de vie est co-construit avec le·la jeune, visant une intégration durable et une sortie progressive vers l’autonomie (formation, insertion sociale et professionnelle, santé). Les éducateur·rices soutiennent les jeunes dans la structuration du quotidien (rythme de vie, alimentation, gestion du budget, entretien du logement), la socialisation, la compréhension des codes sociaux et culturels en Suisse, ainsi que dans la participation active à la vie du foyer, favorisant responsabilisation et équité.
Scolarité, formation et intégration
Les jeunes sont rapidement orientés vers des offres adaptées :
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Classes ordinaires (jusqu’à 15 ans).
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Dispositifs spécifiques tels que BraVo (Ecole Tremplin) (français, mathématiques, informatique), PréFor (Avenir Formation) (préparation à une formation certifiante), ou des cours de français renforcés développés dans le cadre de l’Agenda d’intégration suisse (AIS).
Les Job-coaches engagés par l’AJAM, qui accompagnent les jeunes dans leur parcours d’insertion, coordonnent le projet en lien étroit avec les écoles, les centres de formation et les entreprises.
Pour les jeunes migrant·es, la possibilité d’être régulièrement accueilli·es auprès de personnes de la société d’accueil (par exemple pour partager un repas ou une activité) constitue une ressource précieuse. Une intégration ponctuelle ou régulière au sein d’une famille relais ou auprès d’une personne de parrainage offre certains repères du cadre familial et a un impact très positif sur le bien-être et l’intégration sociale des jeunes. Dans ce contexte, l’AJAM développe le projet « Une Place Pour Toi », dont l’objectif est de mettre en lien des jeunes MNA avec des personnes ou des familles de la société d’accueil, afin de favoriser des moments de partage, de soutien et de relation, en complément de l’accompagnement proposé par les foyers et les professionnel·les.
Des informations peuvent être obtenues auprès de l’AJAM :
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032 421 90 37
Maison de santé communautaire (Maison de santé communautaire - Accueil)
La Maison de santé communautaire (MdSC) est un espace de liens et de soins, destiné à la population migrante issue de l’asile du canton du Jura. La MdSC est une structure soutenue et financée par l’AJAM et, depuis septembre 2024, est représentée au sein de l’institution en tant que domaine santé. L’équipe de la MdSC est composée de différentes professionnelles : infirmières, assistantes médicales, médecins, psychologues et physiothérapeute.
Inspirée par les approches transculturelles, en santé communautaire et en santé publique, ainsi que par le concept de salutogenèse, l’approche de la MdSC accorde une place centrale au lien avec les personnes migrantes et à la confidentialité. L’accompagnement se co-construit avec les patient·es, en fonction de leurs besoins, leurs compétences et leurs croyances, et en tenant compte des déterminants de la santé. Il promeut le pouvoir dire et le pouvoir agir (empowerment), l’autonomie et la valorisation des compétences de chacun·e. Le travail avec le réseau – médical, social, associatif – et les interprètes communautaires est au cœur de ses pratiques.
Ses prestations s’adressent aux personnes migrantes issue de l’asile à partir de 16 ans ainsi qu’aux MNA, quel que soit leur âge. Le public MNA a accès aux prestations suivantes :
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Des bilans de santé pour les personnes nouvellement arrivées dans le canton du Jura, menés par des infirmières en présence d’un·e interprète communautaire de la langue maternelle de la personne. Cela permet d’évaluer de manière précoce les besoins en santé mentale et physique de la personne, son contexte de vie et de la référer dans le réseau socio-sanitaire si besoin.
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Des suivis infirmiers, médicaux, psychologiques et physiothérapeutiques qui prennent tous en compte la dimension psychologique.
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Des permanences infirmières dans le centre MNA à Porrentruy.
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Des ateliers de primo-information sur le stress, le sommeil et les forces en santé mentale, l’alimentation, la santé dentaire, l’intimité et la santé sexuelle.
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Une coordination avec le réseau et une collaboration étroite avec les éducateur·rices des foyers d’accueil MNA et les écoles.
